Migrations pendulaires

29 novembre 2008 photos 18 commentaires

Chroniques du rail, deuxième. Le quotidien du salaryman japonais n'est décidément pas une sinécure. Compressé dans la chaleur étouffante du wagon entre un autre salaryman se raclant régulièrement la gorge jusqu'� l'�?sophage, concentré sur sa console portable et sa simulation d'élevage de cheveux (!) et une lycéenne en uniforme blasée au regard vide, on pourrait être tenté comme elle de se laisser aller � une douce résignation, fermer les yeux et attendre son arrêt (pour moi le terminus) dans la marée humaine de voyageurs qui n'ont rien demandé et se retrouvent coincés comme vous avec des inconnus dans un wagon... Pires pour eux, ils sont même coincés avec un gaijin, un étranger.

Grave erreur ; méfions-nous de l'eau et du salaryman qui dorment. Au moindre mouvement brusque des voitures cette marée humain vous fera sentir d'abord le poids de tout ses Japonais déséquilibrés, puis les coudes des quelques résistants. Les voitures étant bondées et les Japonais souvent aussi costauds qu'une crevette mononucléosée, ils se laissent bien souvent (em)porter par le flux, et tant pis pour les malheureux au bout du rouleau wagon et du gaijin qui soupire dans son coin... Je suis persuadé qu'on peut se faire une déchirure ou un claquage dans les transports japonais en essayant de ne pas se comporter comme un flan lors des freinages et virages des voitures. J'espère bien ne pas en devenir une preuve vivante, mais pour ma peine et mes efforts héroïques dans la défense de la dignité humaines je récolte chaque jour de nouvelles courbatures et douleurs dans le bras.

Le pire reste pourtant � venir, et peut être annoncé par la tension soudaine que vous sentez dans le dos (quand vous êtes chanceux) de votre voisin � l'approche de la station ; il veut descendre. La mission d'individus vicieusement disséminés dans le wagon est de sortir, et vu l'empressement des congénères qui veulent rentrer ils font bien de se raidir. Il convient de repérer les signes avant-coureurs de l'activation de vos compagnons-zombies, vos futurs pires ennemis dans votre épique aventure pour aller au bureau. J'ai déj� signalé le raidissement, et il y a aussi bien sûr le rangement du journal/livre/magazine/portable/jeu électronique du prévenu, mais sur ma ligne les gens n'ont pas souvent la place de sortir quoi que ce soit, et ceux qui le font sont souvent silencieusement haïs par une bonne dizaine de personnes durant leur trajet. Il faut chercher plus en détail: le regard furtif et angoissé porté sur la montre-bracelet après un dangereux et fatiguant dégagement du bras pour le porter � hauteur de visage (mais attention, les tentatives de dégagement de bras sont souvent de fausses alertes genre grattage de nez), la convergence des regards des Restants vers un siège encore occupé (les Japonais étant meilleurs que vous � ce jeu par la force de l'habitude et leur capacité supérieure de lecture de visage d'un compatriote, fiez-vous � leur instinct) ou bien encore le blanchiment des jointures des mains enserrant l'attaché case ou le sac � main peuvent vous renseigner.

Une fois les Sortants en puissance les plus proches repérés, et en n'oubliant pas leurs éventuels complices que vous avez dans le dos (impossible de tourner le torse, trop de monde), il faut chercher du regard une planque pour s'y faire tout petit, un endroit permettant de maximiser votre sécurité, soit par l'assurance d'une prise solide soit par son éloignement des trajectoires futures des Sortants et des Entrants (attention, les Entrants sont souvent très entreprenants et n'hésitent pas � jouer du coude pour piquer une planque que vous auriez manquée ou s'en ménager une, même loin � l'intérieur du train). Que vous ayez trouvé une planque ou non, accrochez-vous � votre bagage et ne le lâchez sous aucun prétexte, il ne sera pas volé mais personne n'hésitera � le faire tomber et le piétiner puisqu'il n'a rien � faire sur leur chemin... Le mien peut témoigner.

Voil� , alea jacta est, ça part. Plus de raclements de gorge dégueulasses, de simulation de coaching d'équidés ou d'uniformes kawaii (mignon) qui tiennent ; les regards des Sortants prennent la fixité des démons déments et leur lutte muette contre les Restants et certains Entrants, les premiers comme les seconds évitant soigneusement de regarder leurs adversaires empressés, n'est pas sans me rappeler dans mes moments de pseudo-réflexion � deux yens (ie en ce moment presque 2 centimes d'euros, un record) la lutte des êtres contre la marche du monde et des sociétés...ou une migration de gnous.

PS: Aucun Japonais n'a été blessé durant la rédaction de ce billet

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